L'erreur abitibienne


Richard Desjardins lancera, au mois d'octobre, son dernier documentaire portant sur les Algonquins. Le titre: Le peuple invisible. Il y a 4 ou 5 ans, j'ai publié dans le Mouton Noir un texte dénonçant la complaisance de la presse abitibienne. Dans ce papier, je disais que les Algonquins ont la curieuse propriété d'être omniprésents tout en étant invisibles.

À l'époque, Richard Desjardins avait lu ce texte et l'avait même qualifié de <<lumineux>>. Mon égo ne passait plus dans les portes...

En toute modestie, j'aimerais imaginé que ce texte a peut-être contribué a inspiré le titre de ce documentaire.

Voici donc cet article dont le titre, évidemment, était un clin d'oeil à <<L'Erreur boréale>>.

L'Erreur abitibienne


Je suis devenu col bleu de l'information à l'époque lointaine de la machine à écrire. Mon petit-fils n'a aucune idée de ce qu'est la chose ni de sa mécanique, des touches et de leurs frappes, du charriot et de sa cloche, du ruban imprégné d'encre noire et rouge qui tachait si joliment les doigts.

La majorité de tous mes jeunes collègues ne me perçoivent pas comme un journaliste engagé mais comme un journaliste enragé. D'autres, de la grande famille des intervenants, pensent exactement la même chose. D'où vient cette perception? Essentiellement du fait qu'on pense que je brasse de la marde, ce qui est exact, mais je ne la crée pas. On me la fournit…

Des exemples ? Val-d'Or accroche des oriflammes aux lampadaires du centre-ville. Trois mots: bienvenue, welcome, watchia (bonjour en Cri). Coup de téléphone à la responsable du dossier pour lui souligner qu'il n'y a pas le mot  menopijak , bienvenu en algonquin. Ces autochtones sont omniprésents a Val-d'Or, ils sont nombreux à y résider et la communauté du Lac Simon, à quelques kilomètres, compte 1 200 habitants.

Alors pourquoi l'absence de menopijak ? Première réponse: <<on a oublié >>. Les Algonquins ont la curieuse propriété d'être omniprésents tout en étant invisibles. La seconde explication veut qu'un comité ait discuté de la question et que le maire ait tranché. Fernand Trahan aurait signifié que les Algonquins savent que watchia signifie bonjour.

Je demeure seul à noter l'omission, à la déplorer, à rappeler que les Cris vivent au nord, à la Baie-James, bien loin de Val-d'Or, mais que la Paix des braves et ses milliards font saliver commerçants et industriels. Je suis un brasseur de marde…

Depuis deux ans, Mines McWatters exploite à ciel ouvert le gisement qui se trouve à l'entrée de la ville, contigu aux quartiers résidentiels. Depuis  une soixantaine d'années, l'exploitation se faisait sous-terre. Cette nouvelle méthode d'exploitation a décuplé les effets des dynamitages quotidiens, soit les vibrations et le bruit. De nombreux propriétaires s'en plaignent et affirment que ces séismes à répétition causent des dommages à leur propriété.

En mars dernier, McWatters à tenu deux rencontres d'information avec des propriétaires, rencontres privées puisqu'aucun avis public ou communiqué de presse n'a été émis. La compagnie a expédié des invitations à un certain nombre de citoyens.

Pourquoi ? Parce que <<nous voulions nous adresser  aux gens concernés >>. Il a été facile de trouver des proprios concernés qui n'ont pas été invités et qui étaient en beau joualvert et qui, curieusement, comptaient parmi les citoyens les plus véhéments.

Je diffuse l'information et prend position. L'ensemble de la population est concerné entre autres parce que le gouvernement, donc vous, nous et eux, avons investi des millions pour éviter la faillite de la compagnie. Je dénonce  aussi l'attitude de McWatters qui demande aux propriétaires mécontents de prouver que la mine est responsable des dommages à leur maison. Faudra-t-il demander à l'ONU de nous envoyer des inspecteurs en dynamitage urbain ?

Mais tout n'est pas que tristes conflits dans l'univers de l'information. Coup de tonnerre, ou aurore boréale, dans le ciel médiatique local beige poutine: le commandant Robert Piché, le même que lui, accepte d'être le porte-parole du Salon de l'emploi de Val-d'Or, évènement super subventionné.

Alors que j'allais me dissoudre dans l'euphorie ambiante, à la suite de ce coup de maître, je me surprend à réfléchir, réflexe qui vient en se pratiquant à penser: monsieur Piché vole-t-il sur les ailes du bénévolat, comme Gildor Roy qui co-anime un téléthon régional au profit d'un organisme d'aide aux personnes handicapées ?

La réponse est non !  Quel est son cachet ?  <<Pourquoi me demandes-tu ça, pourquoi ça intéresserait le monde ? >>.

Journaliste enragé dites-vous ? Bien sûr ! Aucun média n'a traité de l'omission sur les oriflammes, ni des rencontres  privées  de McWatters, ni du cachet caché du commandant Piché.

Pourtant, depuis quelques mois il y avait un espoir, depuis que Québécor permet à ses journalistes de l'Écho abitibien de signer des chroniques. Nous avons été une dizaine à adresser une demande en ce sens aux patrons de l'hebdo. Mais aucun texte n'a abordé les sujets cités en exemple.

Les chroniques des collègues sont de deux types. D'abord celles traitant de sujets légers comme l'importance des caramels à l'Halloween  ou des desserts pendant le carême. Je n'invente rien ! D'autres, plus sérieuses, portent sur des enjeux importants comme la guerre en Irak. Mais a-t-on vraiment besoin qu'un hebdo local aborde ce genre de dossier sans ajouter un iota à tout ce qui s'écrit et se dit ailleurs ?

Ces chroniques présentent donc deux caractéristiques: elles sont toujours inoffensives puisqu'elles n'abordent aucun dossier local litigieux et elles sont souvent insignifiantes. Par contre, on produit d'excellentes perles dont ce titre mortellement hilarant: <<Deux accidents de motoneige font un mort! >>

Je sais bien qu'il y a des limites à ne pas franchir. Par exemple, pourquoi parlerai-je de Fernand Trahan, hôtelier prospère et sympathique qui a du attendre 8 ans avant de devenir maire ? Pourquoi préciser qu'en attendant, pour passer le temps, il s'est offert un hélicoptère, un gros bateau et un petit avion, qu'il a fait installer un abri d'auto dans le stationnement de l'hôtel de ville pour protéger sa Jaguar de l'implacable soleil estival haïtibien ? Pourquoi parler du Hummer qu'il utilise l'hiver? Pourquoi lui demander s'il cache des armes de destruction massives dans son pick-up de guerre?

Pourquoi parler de ces choses alors qu'on peut les écrire, sans méchanceté, simplement parce que le personnage est coloré, pour rigoler un peu. Nous sommes encore loin d'André Arthur et de Jeff Filion.

Les abitibiens protestent-ils devant la complaisance de la presse locale,  son manque d'humour, d'ironie ? Non ! Pas plus qu'il n'y a de montées de lait aux barricades devant l'absence d'information régionale à la télévision. Depuis le déclenchement de la grève des employés de Radio-Nord, au mois d'octobre, c'est le black-out total, l'entreprise étant le seul télédiffuseur en région.

Pourquoi n'y a-t-il pas en Abitibi un journal comme Le Mouton Noir ? Pourquoi le journaliste d'opinion y est-il frappé d'ostracisme, victime d'anathème, traité de brasseur de marde ?

Mais je sais, je me plaint sans raison. Je pratique passionnément un métier passionnant, depuis 18 mois pour une radio communautaire autochtone où j'ai rapidement atteint le top du salaire minimum. L'expérience ça se paye !

Reste tout de même cette conviction un tantinet douloureuse que l'Abitibi est dans l'erreur, qu'en coupant à blanc dans l'information, en coupant court à tout débat, en coupant la parole, elle se tire le plat dans le pied. Et ça enrage le vieux col bleu de l'information aux doigts tachés d'encre noire et rouge…














Article ajouté le 2007-08-24 , consulté 123 fois

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